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Marie était assise sur le sol de sa chambre. La chevelure en désordre, elle ne portait qu’un tee-shirt et une culotte pour seuls vêtements. Les courbes harmonieuses de son corps dessinaient dans l’ombre une fine silhouette. Elle dissimulait son visage, parsemé de tâches de rousseur mais le soleil se frayait un chemin et embrasait ses yeux verdoyants. Comme elle marchait souvent pieds nus, la semelle de ses pieds était grisâtre. Ses poignets étaient maigres et ses épaules frêles. De longues boucles brunes l’enveloppaient et ses genoux lui servaient de repose-tête. Sa peau était claire, douce ; ses traits délicats et réguliers. Dans la fraîcheur de la pièce, on ressentait la chaleur et la prestance d’un être à la fois rare et fragile.

Elle se souvenait de tous ces passants qu’elle avait croisés, spécialement des hommes, qui évitaient toujours son regard. Marie n’arrivait pas à se l’expliquer. Elle ne se sentait pas séduisante. Mais en réalité, Marie était une beauté unique. Une beauté exceptionnelle qui inspire aux hommes une totale admiration mêlée à un inexplicable sentiment de crainte et d’impuissance. Cela la rendait triste. Marie se sentait désespérément seule.

Pendant que le vinyle tournait, le vent s’engouffrait dans la pièce par la fenêtre et soulevait les rideaux d’une force tranquille. Elle pouvait s’attarder là pendant des heures, jusqu’à ce que des perles de sueur ruissèlent le long de ses tempes. Tandis que les aquarelles sur son bureau s’envolaient…

Je l’ai aperçue pour la première fois dans le tramway. Elle se tenait droite, immobile, sur son siège. Elle se sentit certainement observée car elle tourna la tête vers moi. Quand nos regards se rencontrèrent, le temps se figea. Le sol se déroba sous mes pieds et je fus envahi par un frisson lent et électrique. A mon tour, je me sentis paralysé, aspiré par l’immensité de ces yeux flamboyants…

Quelques stations plus tard, elle sortit de la rame. Comme à son habitude, une fois chez elle, elle enclencha le disque noir, se déshabilla et ouvrit le sachet blanc. Elle vida le contenu sur la petite table, verrouilla la porte et s’assit sur le coussin rouge sang. Sans hésiter, elle ingurgita la paille magique. Elle la mâcha délicatement pour libérer la toxine et la réalité s’effondra à nouveau.

Ce n’était pas la première fois qu’elle entreprenait un tel voyage. Marie se servait de la paille pour atteindre l’autre côté et oublier ainsi sa fade existence. Au bout de quelques minutes, l’eau commença à s’engouffrer par la porte d’entrée. L’inondation progressa jusqu'à bousculer les meubles. Un barman qui portait des bottes en caoutchouc déboula de la cuisine et lui proposa un cocktail sur un plateau d’argent. Elle fut prise d’euphorie et se mit à rire. Les couleurs s’intensifièrent, les feuilles du palmier d’en face de sa chambre n’étaient plus vertes mais d’un magenta fluorescent. Les murs blancs tournèrent à l’ocre, parfois au pourpre. La lumière diminuait et des halos laiteux fleurissaient un peu partout. Les tableaux prenaient vie, les personnages s’activaient et discutaient entre eux. Certains l’interpellaient. Les motifs du tapis s’animaient et des tentacules s’articulaient et serpentaient à la surface de l’eau. Les lignes du carrelage de la salle de bain s’entremêlaient et se diluaient. Tantôt froid, tantôt chaud, le vent caressait son visage, ses jambes et lui murmurait dans l’oreille des paroles réconfortantes. La vie à l’extérieur n’avait plus aucun sens. Les arcades de la place semblaient être faites de carton et le feu n’était plus tricolore mais violet, turquoise où rose. Les voitures ne se percutaient plus, elles se traversaient et se déstructuraient. Un homme exécutait mécaniquement des roulades pour avancer tandis qu’un autre planait au-dessus des gens au moyen d’une hélice montée sur sa casquette. Un petit garçon en salopette jouait sur un xylophone démesurément grand. Les lames de bois étaient aussi larges que lui et les maillets rebondissaient au rythme des sons. Un clown l’accompagnait à l’orgue.

Durant ces moments de délire, ses souvenirs se matérialisaient. Une amie déboulait dans la pièce et prenait place sur le fauteuil. Toutes deux commençaient à discuter jusqu'à ce que sa voix ne se déforme, comme si elle provenait du fond d’une chambre froide. Alors Marie comprenait qu’elle avait déjà vécue cet instant, tournait la tête et la vision s’évanouissait.

Malgré le tumulte de ces scènes surréalistes, Marie s’endormit subitement. Le lendemain, elle s’éveillait apaisée. Tout avait disparu. Seul le vent continuait de s’introduire par la fenêtre et effleurait tendrement son épiderme…

Quand elle s’y attendait le moins, elle retrouvait ce regard familier. Alors elle perdait l’équilibre et était prise de vertiges. Ses mouvements s’exécutaient dans une lenteur extrême et plus aucune pensée ne lui traversait l’esprit.

Je n’arrêtais pas de la croiser. Je vivais ces scènes à répétition. Une d’entre elles m’a particulièrement marqué, place du Parlement.

J’étais assis à un café lorsqu’elle s’installa à la terrasse d’en face. Lorsqu’elle remarqua ma présence, nous commençâmes à nous lancer des regards. Ce manège dura une heure, peut-être deux, jusqu'à ce qu’elle ne disparaisse subitement.

Sur le chemin, elle se demandait si ce qu’elle avait vu était bien réel. Ce jeune homme, celui qu’elle rencontrait partout où elle se rendait, était-il une illusion ? A ses questions, Marie n’apportait aucune réponse.

Le soir même, elle se remémora toutes ces fois où il l’avait regardé. Marie découvrait un bonheur insoupçonnable : celui d’exister aux yeux de quelqu’un d’autre. La profonde tristesse qu’elle éprouvait jusqu’alors se dissipa.

Dans les vitrines, son visage se reflétait.

Quand elle croyait le reconnaître, elle se retournait brutalement et tentait de le rattraper, même si elle n’aurait su quoi lui dire, ni comment. Elle lui aurait simplement saisi le bras et le tourbillon de leurs regards les aurait emportés une fois de plus. Mais chacune de ces brèves apparitions s’évaporaient tel un mirage. Alors elle rentrait tranquillement chez elle. Là où les êtres planent et les cœurs se donnent. Là où chaque couleur est une sensation agréable, où chaque sens se développe jusqu’à l’ivresse. Là où Marie attend avec espoir ce que beaucoup ont cessé d’attendre : l’amour.

Et lorsque je veux rejoindre ce monde, j’hume les boucles brunes de Marie. Une odeur hypnotique, enivrante, anesthésiante…

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